Par Richard Martin*
Une révolution monétaire internationale est en cours et elle se nomme Bitcoin. Vous avez surement entendu parler ou lu quelque chose à propos de cette nouvelle monnaie, lancée sans grande pompe en janvier 2009 et utilisée dans une transaction économique pour la première fois en 2010. Bitcoin se transige aux environs de 21 000 USD fin janvier 2023, après avoir atteint des sommets au-delà de 60 000 USD en 2021. Si les cours de la monnaie bitcoin en termes d’USD fluctuent énormément, il reste que de plus en plus d’individus, d’institutions, d’entreprises et même de pays ont remarqué l’ascension fulgurante de Bitcoin et tentent d’en bénéficier. En juin 2021, le parlement d’El Salvador a voté une loi spéciale donnant statu de cours légal à la monnaie bitcoin dans ce pays, au même titre que le dollar américain. Depuis, des gouvernements en Amérique latine et en Afrique ont laissé entendre qu’ils étudiaient la possibilité de suivre les traces du Salvador1.
Bitcoin fait partie d’une classe de monnaies dénommées « crypto monnaies », ou tout simplement « crypto ». En fait, Bitcoin est la première de toutes les crypto monnaies, ayant été inventée et lancée avant toutes les autres, les milliers d’autres crypto monnaies n’étant que des dérivés ou des pâles imitations de celle-ci. Il y a effectivement Bitcoin, et les autres, que l’on dénomme en anglais « alt-coins » (monnaies alternatives) ou, moins glorieusement, « shitcoins » (monnaies de merde). Cet article met l’accent uniquement sur Bitcoin puisque nous jugeons que c’est la seule des crypto monnaies qui doit être considérée de façon sérieuse. Nous commencerons par un court historique. Nous expliquerons ensuite dans les grandes lignes le fonctionnement du réseau Bitcoin et de son unité monétaire, le bitcoin (BTC). Suivra une brève analyse des caractéristiques monétaires et économiques de Bitcoin. Nous terminerons ce tour d’horizon en explorant des applications du réseau Bitcoin et de la devise BTC en Afrique. Nous décrirons comment les Africains peuvent en tirer parti pour des transactions financières et commerciales rapides, faciles et presque gratuites à l’échelle global et local ainsi que pour exploiter des sources d’électricité hors réseau au bénéfice des populations locales. En somme, Bitcoin présente une occasion inédite pour que les Africains puissent s’enrichir et s’épanouir sans demeurer sous l’emprise du système financier international sous contrôle du FMI, de la Banque mondiale, de la BIS, du système SWIFT et autres structures obsolètes.
Un brin d’histoire Richard Martin, Président-directeur général et cofondateur de CANLEAD Bitcoin présente, pour la première fois depuis plus d’un siècle, soit depuis la chute de l’étalon-or en 1914, la possibilité d’épargner et d’effectuer des transactions économiques en monnaie dure. Une monnaie dure est une monnaie dont la quantité ne peut être augmentée de façon arbitraire. En d’autres mots, une monnaie dure existe en quantité limitée et ne peut être augmentée sans effort considérable et investissement important en équipements et en ressources financières et humaines. Avant l’ère moderne débutant au XVIe siècle, les échanges et l’accumulation de richesse étaient effectuées à l’aide de denrées matérielles, par exemple le bétail, les minéraux, les fourrures, le blé, les coquillages et autres marchandises de diverses natures. Avec le temps, les métaux précieux sont devenus les monnaies les plus prisées, particulièrement l’or et l’argent. C’est ce que les économistes dénomment monnaie-marchandise, l’or et l’argent étant les monnaies servant d’étalon pour tous les échanges commerciaux, pour l’épargne et pour l’investissement en biens capitaux. L’argent est rare comparé aux autres métaux, mais il est aussi très utile pour les processus industriels et entre dans la composition de nombreux produits. Il y a toujours eu suffisamment d’argent pour qu’il agisse comme « monnaie du peuple ». En revanche, l’or est très rare et très difficile d’extraction. C’est le métal le plus durable, le plus beau, le plus ductile et donc le plus propice pour la fabrication d’objets d’art, de bijoux, de couronnes et de pièces de monnaie. Les métaux précieux sont très difficiles à produire, nécessitant la recherche de riches gisements et filons aux confins de la planète, des processus industriels avancés pour le raffinement et le traitement de grande capacité ainsi que des investissements considérables.
La production annuelle d’argent et les utilisations industrielles de ce métal sont importantes. La valeur de l’argent est plus élevée que les métaux plus communs, tels que le cuivre et le faire. L’or cependant est très rare et sa production annuelle moyenne ne représente qu’environ2 pour cent des stocks mondiaux. Les experts estiment que la presque totalité de l’or qui a été produite depuis la nuit des temps existe toujours, principalement sous forme de lingots en entreposage, pour servir de gage de sécurité à long terme et de réserves dans les banques centrales les plus importantes. L’or maintient donc sa valeur à un niveau relativement élevé et reste toujours un placement de base pour les plus nantis. Les fouilles archéologiques ont mis au jour des caches et des tombes contenant pierres précieuses, bijoux, armes et métaux précieux, initialement le cuivre et l’argent, subséquemment l’or. L’or a de toujours et partout été la richesse ultime, symbole de puissance, de beauté, d’autorité et de vie. C’est donc pourquoi, si l’argent était considéré comme la monnaie du peuple, l’or était la monnaie des rois et autres puissants magnats. En revanche, le Système Monétaire International (SMI) actuel est fondé entièrement sur une pyramide de monnaies-fiat avec le dollar américain trônant au sommet. Une monnaie-fiat est une monnaie qui n’a aucune valeur en tant que marchandise et dont l’emploi et le cours légal dépendent complètement de décrets et lois étatiques. En plus, les monnaies-fiat étant sous le contrôle étatique, les gouvernements peuvent en créer en quantités illimitées.
Dans certains cas historiques et actuels ceci peut causer l’hyperinflation et la destruction de l’économie d’un pays. Fonctionnement du Bitcoin Bitcoin est un système constitué de deux éléments distincts mais intimement liés. À la base se trouve un réseau informatique décentralisé et résilient. L’autre élément est l’unité monétaire produite et transigée sur le réseau Bitcoin et que l’on désigne bitcoin, dont le symbole est BTC. Nous traiterons des deux éléments en parallèle, puisque l’un ne peut exister sans l’autre. Quand nous voudrons parler de Bitcoin, avec la majuscule, en tant que réseau informatique, nous spécifierons qu’il s’agit du « réseau Bitcoin ». En revanche, quand nous parlerons de bitcoin en tant qu’unité monétaire ou devise, nous la désignerons bitcoin ou BTC.
Par ailleurs, nous ne traiterons pas des aspects informatiques du réseau Bitcoin et de l’unité monétaire BTC. Il y a des traitements déjà très approfondis qui permettront au lecteur de se faire une idée de la mécanique du réseau et de son opération technique. Nous nous limitons plutôt à une description fonctionnelle du réseau Bitcoin et de BTC afin d’en faire ressortir ses caractéristiques déterminantes comparées aux autres systèmes monétaires et réseaux financiers en existence. Le réseau Bitcoin fut annoncé le 31 octobre 2008 par un individu ou un groupe – personne ne le sait – sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto. Le premier bitcoin (BTC) fut créé le 3 janvier 2009 par ce même Nakamoto.
Depuis cette date, des milliers de « mineurs » à travers le monde se sont lancés dans la production de BTC en utilisant le logiciel développé par Nakamoto. La première transaction avec BTC comme monnaie d’échange fut en mai 2010, alors qu’un homme en Floride (ÉU) acheta deux pizzas pour la somme de 10 000 BTC. Le logiciel et le protocole du réseau ont continué d’évoluer et d’être perfectionnés depuis ce temps. Aucune entité ne contrôle le réseau Bitcoin, qu’il s’agisse d’un individu, groupe, entreprise, ou même un état. Cela dit, il y a eu plusieurs tentatives de dominer le réseau ou de changer son fonctionnement, mais toutes ont été défaites. Certains états ont tenté ou tentent toujours d’enfreindre le fonctionnement et de limiter la portée du réseau Bitcoin, notamment la Chine avec son interdiction des marchés de change (bitcoin exchanges) et des « mineurs » en Chine. Le réseau Bitcoin en ressent l’effet, mais le protocole et le logiciel qui déterminent son fonctionnement ont jusqu’à présent résisté à ces assauts en s’ajustant automatiquement sans intervention humaine quelconque.
La clé de cette résilience peut être attribué à plusieurs facteurs, dont la décentralisation intrinsèque et complète du réseau et son automatisation complète. En vérité, le réseau Bitcoin ne peut que fonctionner de façon décentralisée et automatisée. Aussitôt qu’un individu ou un collectif, aussi puissants soient-ils, tentent d’influencer ou de changer le protocole, le logiciel ou les règles de procédure, le réseau s’élève et s’ajuste automatiquement. Même les plus petits participants du réseau Bitcoin peuvent résister aux changements et ce, face à des campagnes concertées par les plus gros joueurs. En somme, le réseau Bitcoin exige une unanimité effective presque totale des opérateurs des nœuds informatiques (nodes) et des « mineurs » pour changer son mode de fonctionnement. La comparaison la plus prégnante au réseau Bitcoin est le réseau Internet lui-même. Depuis son lancement à la fin des années 1960, Internet est devenu de plus en plus résilient, robuste et solide, tout en pénétrant dans toutes les sphères du commerce, de la politique, de la société et de la technologie à l’échelle planétaire. Les états les plus puissants de la Terre tentent d’influencer et de contrôler Internet, mais à quelques exceptions près, ils n’arrivent pas à imposer leur directives et plans en permanence, voire complètement.
Des nœuds du réseau Internet arrivent toujours à persister et résister à ces assauts et les canaux de communications et de transferts de données passent outre aux restrictions imposées par les états. Nous n’avons qu’à penser aux fameux logiciels VPN et au réseau Tor, qui permettent de masquer suffisamment les localités des utilisateurs pour qu’ils puissent accéder à des sites Web et autres services officiellement interdits. Internet et le Web sont un peu à l’image du Far West, et c’est comme ça que les utilisateurs aiment ça. Même la Chine, qui a érigé une « Grande muraille de Chine » pour limiter les contacts avec le reste du monde n’y arrive pas complètement. Les flux de données Internet doivent effectivement passer par des canaux terrestres, soient les câbles optiques.
Mais qu’arrivera-t-il quand les communications satellitaires s’échelonneront à l’échelle planétaire et rendra caducs les réseaux terrestres? Il est fort à parier qu’Internet continuera de fonctionner et de se propager. Puisque le réseau Bitcoin est « l’Internet de la monnaie », nous envisageons qu’il survivra encore longtemps à toute attaque ou tentative d’influence.4 Bitcoin en tant que réseau est constitué de trois éléments : les « mineurs », les opérateurs de nœuds et la « blockchain5» . Les « mineurs » sont des entreprises qui déploient des ordinateurs spécialisés ultra puissants pour générer des millions de nombres aléatoires par seconde variant en difficulté selon la capacité totale du réseau.
Si le nombre de mineurs et le nombre de transactions du réseau augmentent, le niveau de difficulté mathématique augmente en parallèle. Si les nombres de mineurs ou de transactions baissent, le niveau de difficulté baisse. L’ajustement de difficulté survient environ aux deux semaines et le niveau de difficulté doit permettre d’ajouter un bloc de transactions qui veut le voir.6 Ainsi, la blockchain peut être vue comme le grand livre comptable du réseau Bitcoin, répertoriant de façon permanente toutes les transactions et visible à tous ceux qui veulent en valider le contenu. Avec la blockchain du réseau Bitcoin, il n’y a plus de manigances comptables possibles, car ils devraient être effectuées à la vue du grand public, ce qui entraînerait le refus presqu’immédiat des transactions frauduleuses. Caractéristiques monétaires et économiques du Bitcoin Certaines critiques de Bitcoin déclarent que la validation des transactions, aux 10 minutes, est beaucoup trop lente. Cependant, il ne faut pas comparer les transactions sur réseau Bitcoin avec les cartes bancaires et autres instruments de crédit, mais plutôt avec les moyens traditionnels d’effectuer des transferts internationaux de fonds, qui peuvent prendre plusieurs jours et exiger des frais importants.
Nous y reviendrons quand nous comparerons le réseau Bitcoin aux canaux financiers traditionnels confirmées sur la blockchain environ aux 10 minutes. Quand un mineur annonce qu’il a généré le bon nombre aléatoire, peu importe sa difficulté, il s’empresse de propager sa solution sur le réseau Bitcoin. Les opérateurs de nœud doivent ensuite confirmer que les transactions sont valides pour que le bloc du mineur gagnant soit ajouté à la blockchain. La blockchain à son tour constitue un record perpétuel et immuable des toutes les transactions ayant été approuvées par le réseau. Un nouveau bloc de transactions validées est ajouté à la chaîne aux 10 minutes en moyenne. La blockchain est archivée par tous les nœuds du réseau, incluant les mineurs. Il ne peut donc pas exister de transactions frauduleuses (par exemple, dépenser la même somme sur deux achats différents) et la blockchain est complètement visible publiquement. Nous avons mentionné précédemment que les « mineurs » sont ceux qui cherchent à trouver un nombre aléatoire et grouper les transactions du réseau Bitcoin en bloc pour être ajoutées à la blockchain. Les mineurs doivent utiliser des ordinateurs spécialement conçus et très puissants pour trouver le nombre aléatoire par force brute de calcul, ce qui demande des investissements de plus en plus importants en équipements informatiques. Par ailleurs, tous ces ordinateurs consomment de l’électricité pour alimenter les microprocesseurs ainsi que les systèmes de refroidissement.
Les mineurs doivent être rémunérés pour compenser ces dépenses et investissements. Ainsi, le réseau Bitcoin est conçu pour «récompenser» le mineur qui trouve le nombre « magique » aux 10 minutes et faire accepter toutes les transactions de son bloc comme valide. Quand le bloc gagnant est validé par les nœuds du réseau Bitcoin, il est ajouté à la blockchain et le mineur à l’origine du bloc reçoit un nombre prédéterminé de bitcoins (dénommé coinbase transaction) ainsi que les frais de transactions payés par ceux dont les transactions sont regroupées dans le bloc. Quand le réseau Bitcoin fut lancé en 2009, il suffisait d’un simple ordinateur bien normal pour trouver le « nombre magique ». Toutefois, avec la multiplication des échanges sur le réseau et la croissance exponentielle des transactions monétaires en BTC, la concurrence s’est échauffée.
À présent, un mineur doit opérer des milliers d’ordinateurs hyperspécialisés et ultra puissants pour espérer avoir une probabilité raisonnable de trouver le nombre aléatoire qui permettra de faire valider leurs blocs de transactions. Les mineurs qui ne sont pas de dimension à déployer suffisamment de puissance de calcul de façon indépendante sont contraints de cesser les opérations ou de se regrouper en pools de mineurs. Ils espèrent ainsi avoir une part d’un block reward de temps en temps quand leur pool réussit à trouver le nombre aléatoire et voir son bloc validé et ajouté à la blockchain. La vie d’un mineur de bitcoins n’est donc pas de tout repos. La concurrence est féroce et l’investissement va en grandissant. S’il y a autant de mineurs, c’est que le retour sur investissement peut être énorme, surtout durant les périodes de turbulences, comme la réduction de puissance de calcul entraînée par l’interdiction de minage par le gouvernement de la Chine en 2021.
Les mineurs qui ont accès à des sources fiables et peu coûteuses de courant sont avantagés à court et à moyen terme, surtout quand c’est le chaos. Jusqu’à ce point nous avons très peu mentionné l’unité monétaire du réseau Bitcoin, soit le bitcoin (BTC). La raison est bien simple. Parler de bitcoin comme devise n’a vraiment aucun sens sans décrire au préalable tout le réseau et les systèmes qui le rendent possible. C’est comme parler du dollar US sans mentionner les États Unis, la réserve fédérale américaine, le FMI ou la Banque mondiale. Il en va de même pour toutes les autres devises étatiques : la livre sterling, l’euro, le yuan chinois, le franc suisse et même les autres devises moins importantes à l’échelle mondiale (dollar canadien, rouble, etc.). La caractéristique monétaire primordiale du réseau Bitcoin est celle-ci : Il y a un nombre défini et fixe de bitcoins. Peu importe l’activité du réseau Bitcoin, le maximum de bitcoins qui seront « minés » est de 21 millions, ni plus, ni moins. Depuis la création du premier bitcoin en janvier 2009 (la « genesis block »), le réseau Bitcoin produit ses bitcoins, ses unités monétaires, avec une régularité déconcertante et frustrante, du moins pour ceux qui voudraient qu’il y en ait plus.7 En plus, à tous les quatre ans environ, l’allocation « coinbase », paiement de base aux mineurs, est réduite de moitié. Durant les quatre premières années l’allocation coinbase était de 50 BTC à toutes les 10 minutes.
Mais après les quatre premières années d’opération du réseau Bitcoin, soit le 28 novembre 2012, celle-ci s’est vue réduite automatique à 25 BTC aux 10 minutes. En 2016, le paiement aux mineurs gagnants a passé à 12,5 BTC, et en 2020, à 6,25 BTC aux 10 minutes. La prochaine réduction de moitié aura lieu vers avril 2024, que quiconque le veuille ou non, et sera donc de 3,125 BTC aux 10 minutes pour les quatre années subséquentes. Selon les experts, les derniers satoshis8 seront distribués aux mineurs en l’an 2140. La progression de la masse monétaire en BTC sera donc asymptotique. En ce début de 2023, plus de 19 millions de bitcoins ont été minés et donc moins de 2 millions doivent encore être produits, mais sur une période d’environ 120 ans ! 9 Ce fait est d’une très grande importance pour le réseau Bitcoin car il n’y aura jamais plus de 21 millions de BTC. La devise bitcoin ne peut donc pas être réduite en valeur par l’inflation ; elle ne peut qu’augmenter en valeur et ce, non seulement par rapport aux devises étatiques existantes (USD, GBP, CHF, JPY, EUR, etc.), mais aussi par rapport aux biens et services qui sont actuellement et deviendront à l’avenir achetable par les bitcoins. En d’autres mots, si BTC devient monnaie courante, elle ne fera que prendre de la valeur en termes réelles. Si la majorité des économistes des écoles traditionnelles sont encore sceptiques, de plus en plus d’économistes de l’école autrichienne croient que le réseau peut effectivement remplacer non seulement les devises étatiques, surtout le dollar américain, comme monnaie de réserve internationale, mais même l’or, la monnaie éternelle. Peu importe que le réseau Bitcoin ou que la monnaie bitcoin deviennent l’étalon-monnaie du futur, il existe de nombreuses applications actuelles qui sont d’un intérêt capital pour l’Afrique et les Africains.
C’est ce que nous aborderons dans la dernière partie de cet article. Le potentiel du réseau Bitcoin pour l’Afrique Il existe deux applications de grand potentiel pour l’Afrique et les Africains. La première concerne l’utilisation du réseau Bitcoin pour effectuer des transactions commerciales et financières à l’échelle planétaire sans avoir à passer par le système des banques centrales et les voies centralisées tel que le système SWIFT ou des entreprises comme Western Union. La seconde application concerne l’investissement dans des microcentrales hydroélectriques, éoliennes ou solaires pour générer de l’électricité hors réseau. Le réseau Bitcoin comme système financier et monétaire alternatif Le système financier et monétaire international actuel consiste en un réseau de banques centrales (avec à son sommet la Réserve fédérale américaine), d’institutions financières internationales (FMI, BM, BIS), de protocoles de communication (SWIFT) et d’entreprises financières et banquières à l’échelle planétaire. Ce système fut mis en place après la Seconde Guerre mondiale et perfectionné depuis ce temps pour faciliter les échanges financiers et commerciaux internationaux. Le monde en a grandement bénéficié, mais il y a des lacunes de plus en plus évidentes qui minent le potentiel de développement économique et commercial dans les pays moins développés, notamment en Afrique subsaharienne. Sans vouloir ou pouvoir donner un exposé complet de ces lacunes dans cet article, citons un exemple qui illustre les limites du présent couple SMI/SFI.
Prenons le service Western Union.10 En premier lieu, les individus impliqués dans la transaction devront fournir une foule d’informations confidentielles, notamment, la raison motivant l’envoi de fonds. En second lieu, ils devront payer des frais qui peuvent représenter une part considérable de la somme transférée. Ensuite, le destinataire peut avoir à se déplacer à un comptoir Western Union, ce qui peut être à une distance considérable et présenter des risques à la sécurité des personnes et des coûts de déplacement qui s’ajoutent aux frais de transaction et de change. Si Western Union offre plusieurs modalités de transfert de fonds électroniques, il faut aussi savoir qu’une proportion importante de la population en Afrique subsaharienne demeure toujours sans accès bancaire, compliquant ainsi les transactions électroniques. Les données de la Banque mondiale indiquent que seulement environ 55 % de la population en Afrique subsaharienne avait un compte bancaire en 2021, mais que 33 % avait un compte mobile, soit la plus haute proportion au monde.11 Quoiqu’il en soit, les obstacles demeurent et sont coûteux. Il existe donc un potentiel et une opportunité énorme pour toute entreprise qui souhaiterait réduire les coûts de transaction, accélérer les transactions, limiter les risques personnels et réduire les obstacles et les interférences de la part d’autorités internationales, étatiques et commerciales. Le réseau Bitcoin présente une option plus que viable à cet égard. Par ailleurs, il existe déjà des entreprises qui exploitent le potentiel économique et financier de Bitcoin pour effectuer des transferts de sommes considérables à l’échelle planétaire à des coûts négligeables ou très bas.
À titre d’illustration, notons le service de la société américaine Strike (strike.me)12 avec son partenaire africain Bitnob13, qui permet d’effectuer des transferts de fonds entre individus aux Etats-Unis et au Nigeria, au Kenya et au Ghana. Les coûts sont à peu près nuls (il y a toujours des coûts d’échange cependant) et les transferts se font directement entre individus dans les devises locales à la vitesse de la lumière sans avoir à se déplacer vers un comptoir ou à dévoiler un excès d’informations et de données d’ordre confidentiel. D’autres entreprises commencent à développer des services novateurs permettant aux Africains non seulement d’avoir un compte bancaire virtuel mais aussi de transiger localement et internationalement tout en minimisant l’effet et le risque de distance, réduisant les coûts, et limitant la possibilité de surveillance et d’intrusion non autorisée. Citons les exemples de Bitcoin Ekasi en Afrique du Sud, qui vise à bâtir une communauté autour de l’utilisation locale du réseau Bitcoin14 et Bitcoin Manchankura, qui permet de transiger avec bitcoins et satoshis par simple téléphone cellulaire.15 Notons que ces entreprises sont basées en Afrique du Sud et visent principalement les marchés des pays anglophones d’Afrique. Il ne semble toujours pas exister d’entreprises qui offrent des services analogues en Afrique francophone. Une opportunité à exploiter, surtout dans les pays de la zone Franc CFA.16 Le réseau Bitcoin comme levier pour l’électrification hors réseau Le potentiel hydraulique, éolien et solaire de l’Afrique est énorme, mais il reste sous exploité, notamment à cause du manque de capital pour investir dans les infrastructures et parce que les investisseurs et exploitants n’ont pas la certitude de pouvoir récupérer leurs investissements et couvrir leurs coûts d’exploitation. En effet, seulement en RDC il existerait un potentiel hydroélectrique d’environ 100 000 MW. Ceci nécessiterait la construction de centaines, voire de milliers, de minicentrales et de microcentrales. C’est ici que Bitcoin présente une solution novatrice pour générer de l’hydroélectricité à petite échelle en Afrique subsaharienne. « Comment ? », diriez-vous.
La logique est simple mais puissante et peut être illustrée par la firme américaine Gridless17 , qui cherche à investir dans des microcentrales en Afrique pour fournir de l’électricité localement sans avoir à investir des milliards pour la construction d’infrastructures de grande envergure et nécessitant un financement sur une durée de plusieurs décennies avec des risques et coûts financiers, économiques, environnements et politiques du même ordre. Les mineurs de bitcoins doivent avoir accès à une source fiable et peu coûteuse d’électricité. C’est pourquoi beaucoup de mineurs dans les pays les plus développés se branchent entièrement ou en partenariat avec d’autres utilisateurs de centrales hydroélectriques sous-exploitées ou d’autres générateurs d’électricité inusités. Certains alimentent des mini turbines au gaz naturel non commercialisable près des puits de pétrole afin d’avoir de l’électricité presque gratuite. D’autres transforment des pneus récupérés en carburants pouvant alimenter des groupes électrogènes qui font fonctionner à leur tour leurs ordinateurs. Il y a maintenant aussi une centrale nucléaire aux Etats-Unis qui fait le minage de bitcoins pour utiliser sa production électrique excédentaire lors des heures de faible demande du marché.18 Le plus gros défi pour les mini et microcentrales en Afrique subsaharienne concerne la provenance des capitaux pour la construction et le branchement au réseau régional ou national.
Il faut ensuite qu’il y ait une demande minimale assurée pour que l’opérateur maximise la probabilité de faire ses frais en toute quiétude. Le minage de bitcoins représente un acheteur assuré pour l’électricité générée, ce qui permet de financer une partie importante de deux opportunités les plus pertinentes pour l’utilisation de Bitcoin en Afrique. Nous avons décrit le potentiel que présente Bitcoin pour faciliter et accélérer les transactions financières, commerciales et monétaires des populations en Afrique. Quelques exemples d’innovation et de réussite ont été répertoriés, mais il faut admettre que le potentiel commercial et les opportunités abondent pour les entreprises et entrepreneurs qui tenteront leur chance pour mieux servir les Africains de tous les milieux. l’investissement initial et ensuite assurer des revenus d’exploitation jusqu’à ce que la demande locale se manifeste. Le minage de bitcoins permet de générer des revenus en attendant que le marché local d’électricité soit suffisamment intéressant pour justifier des investissements et les opérations à plus long terme. L’offre et la demande locale en électricité se trouvent donc conjuguées à l’évolution à long terme du réseau Bitcoin pour propulser l’électrification en Afrique.
Ce modèle d’investissement et d’exploitation électrique ne suffit pas à lui seul pour résoudre le problème d’électrification en Afrique subsaharienne, mais il présente une voie intéressante qui s’ajoute à une panoplie de possibilités et d’outils pour atteindre cet objectif. Le terrain est encore très vierge et est beaucoup moins défriché que l’offre de services financiers et monétaires décrite dans la section précédente. Cependant, le potentiel est bien là et il faut regarder toutes les possibilités. Conclusion Cet article est long, mais il ne présente qu’un survol des possibilités et des occasions qu’offrent le réseau Bitcoin et la monnaie bitcoin. Nous avons expliqué en grandes lignes le fonctionnement économique, technique, et monétaire du réseau Bitcoin. Ceci n’était qu’un fondement nécessaire à la description des Nous avons aussi présenté le potentiel énorme d’électrification représenté par le réseau Bitcoin et le minage de bitcoins. Dans ce cas, la tendance est encore à ses débuts. Il faudra voir comment évolueront les quelques projets en cours, notamment ceux de la firme Gridless. Encore là, le terrain est ouvert à qui voudra investir et innover pour exploiter le levier financier, commercial, technique et économique du réseau Bitcoin. Comme mentionné en tout début de cet article, la révolution Bitcoin est en cours. Bitcoin présente une occasion inédite pour les Africains de s’enrichir et de s’épanouir en prenant en main les rênes de leur destin à l’aide d’une technologie avant-gardiste, décentralisée et énergisante. n
(*) Richard Martin, Président-directeur général et cofondateur de CANLEAD
NOTES
- La République centrafricaine a depuis emboité le pas au Salvador, mais la situation nous semble plutôt nébuleuse : https://www.bbc.com/afrique/region-61717800 et https://www.jeuneafrique.com/1357367/economie/bitcoin-en-centrafrique-cinq-questions-pour-mieux-comprendre/.
- Notamment : Ammous, Saifedean, L’Étalon-Bitcoin: L’alternative décentralisée aux banques centrales, Dicoland, 2019
- Voir « The Blocksize War », par Jonathan Bier.
- Voir « L’Internet de l’argent », par Andreas M. Antonopoulos.
- Terme accepté en français et voulant dire « chaîne de blocs ».
- Il existe de nombreux site Web permettant de voir et d’analyser la blockchain, par exemple : blockstream.info.
- C’est d’ailleurs ce qui a amené nombre de promoteurs et, dans certains cas, des arnaqueurs, de vouloir « améliorer » bitcoin ou d’introduire une crypto monnaie inspiré de bitcoin, mais dont ils auraient le contrôle, à la différence de bitcoin, qui est à l’abri de tout contrôle individuelle ou collectif. Voir : https://www.bitrawr.com/bitcoin-block-size-debate-explained.
- Chaque bitcoin (BTC) est divisé en 100 000 000 de sous-unités. Par convention, ces sous-unités sont nommées « satoshis » en honneur de l’inventeur du réseau Bitcoin, dont le pseudonyme est Satoshi Nakamoto.
- Selon certains experts, il y aurait environ 5 millions de BTC disparus ou non accessible dû au fait que les mineurs d’origine les auraient perdus, auraient oublié leur code de propriété ou que les ordinateurs et mémoires ont été détruites. Peu importe le nombre exact, l’effet sur le réseau Bitcoin est nul, et ne fera qu’augmenter la valeur éventuelle des bitcoins restantes.
- Sans préjugés, car Western Union offre, avec raison, un service essentiel et de grande renommée. C’est le plus commun vecteur pour les transferts partout sur la planète et ses points de vente se trouvent aux endroits les plus reculés.
- https://www.worldbank.org/en/publication/globalfindex/interactive-executive-summary-visualization
- https://strike.me/faq/global/what/
- https://bitnob.com
- https://bitcoinekasi.com et https://bitcoinmagazine.com/business/bitcoin-ekasi-launches-education-center-in-south-africa
- https://8333.mobi et https://bitcoinmagazine.com/culture/putting-bitcoin-on-african-feature-phones
- https://www.youtube.com/watch?v=q-C8ogD6E8c
- https://gridlesscompute.com et https://bitcoinmagazine.com/business/bitcoin-miner-gridless-raises-2-million
Voir le site de la firme canadienne de minage bitcoin Bitfarms (https://bitfarms.com/fr-CA) qui exploite 6 sites hydroélectriques sous-utilisés au Québec. Pour les mineurs qui consomment le gaz naturel non commercialisable, voir https://www.protocol.com/bulletins/exxon-bitcoin-mining-gas-flaring. La firme américaine PRTI transforme.

