« Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. » Cette sentence implacable, souvent attribuée au général de Gaulle, résonne aujourd’hui avec une force singulière. Alors que le tournant du XXIe siècle laissait espérer l’avènement d’un ordre mondial régi par le droit international, le multilatéralisme et des valeurs universelles partagées, la réalité géopolitique contemporaine opère un retour brutal aux sources. Ce réalisme classique trouve son expression la plus radicale dans ce que les analystes nomment désormais la diplomatie transactionnelle.
L’héritage gaullien : La patrie avant l’idéologie
Pour comprendre cette mutation, il faut revenir à l’essence de la pensée gaullienne. Pour de Gaulle, l’État-nation est la seule réalité tangible sur la scène internationale. Les idéologies passent, les régimes changent, mais les nécessités géographiques et sécuritaires des nations demeurent.
Le général refusait d’aligner aveuglément la France sur le bloc occidental pendant la guerre froide, quitte à froisser l’allié américain en sortant du commandement intégré de l’OTAN en 1966 ou en reconnaissant la République populaire de Chine dès 1964. Ce pragmatisme reposait sur une conviction profonde : une alliance n’est pas un club d’amis, mais un contrat à durée déterminée dicté par des circonstances partagées. Les sentiments n’ont pas leur place dans les chancelleries.
La diplomatie transactionnelle : Le « donnant-donnant » érigé en système
Si le réalisme traditionnel cherchait à préserver l’équilibre des puissances sur le long terme, la diplomatie transactionnelle moderne pousse cette logique jusqu’à son paroxysme en y injectant les codes du monde des affaires. Le partenariat stratégique historique cède la place au contrat de court terme.
Cette approche, popularisée sous la doctrine « America First » aux États-Unis, transforme les relations internationales en une suite de transactions financières et sécuritaires. Les questions ne portent plus sur les valeurs démocratiques communes, mais sur des calculs strictement comptables : « Combien achetez-vous de nos armes ? », « Quel est notre déficit commercial avec vous ? », « Que nous donnez-vous en échange de notre protection ? ».
Cette vision business de la géopolitique ne s’embarrasse plus des institutions multilatérales. L’ONU, l’OTAN ou l’OMC sont perçues comme des structures lourdes et contraignantes. On leur préfère le bilatéralisme strict, un face-à-face où le rapport de force brut permet d’imposer ses conditions.
Un modèle globalisé
Cette diplomatie du tiroir-caisse n’est pas l’apanage de l’Occident. Elle est devenue la norme des superpuissances et des empires émergents.
- La Chine déploie ses « Nouvelles Routes de la Soie » à travers des contrats d’infrastructures contre un accès aux ressources naturelles ou aux ports stratégiques, sans jamais s’immiscer dans la politique intérieure de ses partenaires.
- La Russie et plusieurs puissances du Sud global nouent des alliances fluides et opportunistes, s’associant sur le plan énergétique ou militaire le lundi, tout en restant concurrents sur le plan régional le mardi.
Vers un monde plus instable ?
L’avantage de la diplomatie transactionnelle réside dans sa clarté : elle évite l’hypocrisie des discours moralisateurs. Cependant, elle comporte un risque majeur : l’imprévisibilité. Si les relations internationales ne tiennent qu’à l’intérêt immédiat, les alliances s’effondrent dès que le profit s’estompe.
En abandonnant la recherche d’un bien commun mondial — qu’il s’agisse du climat, de la santé globale ou de la prévention des conflits — pour ne poursuivre que des gains comptables, le monde bascule dans un état d’instabilité permanente. Le réalisme de De Gaulle visait à assurer la grandeur et l’indépendance de la nation dans un monde stable. La diplomatie transactionnelle, elle, court le risque de transformer la planète en un grand marché chaotique où la loi du plus fort est la seule règle qui subsiste.

