PAUL MARTIN

« Il faut agir vite et maintenant »

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Paul Martin, Prmier ministre du Canada

Paul Martin est un des hommes politiques les plus marquants du Canada moderne. Après avoir bâti une fortune colossale dans le fret maritime et occupé le banc de députés pendant près de 20 ans, il est aujourd’hui impliqué dans l’humanitaire. Celui à qui Jean Chrétien a fait appel en 1993 pour sauver un Canada au bord de la faillite. Premier ministre du Canada de 2003 à 2006, Paul Martin est également considéré par de nombreux observateurs comme l’un des plus grands ministres des Finances que le Canada ait connus. C’est d’ailleurs à titre de ministre des Finances du Canada qu’il a présidé en 1999 à l’inauguration du G20, regroupant les ministres des Finances et les Gouverneurs de banques centrales des pays du G-8 et des principales économies émergentes du monde. Il est l’invité du Magazine et Il nous livre ici ses impressions sur différents sujets de l’heure.

Magazine Diplomat investissement : Monsieur le premier ministre, vous avez été l’artisan du redressement des finances publiques du Canada; que vous inspire la crise financière actuelle ?

Paul Martin : Jusqu’à un certain point, je pense que le monde se trouve dans la même situation que le Canada en 1993. Un déficit budgétaire de plus de 40 milliards de dollars, une dette abyssale, un chômage endémique, etc. Cependant, deux choses sont à signaler en ce qui concerne la crise financière actuelle : D’une part, aux États-Unis on a permis pendant trop longtemps l’endettement excessif des consommateurs et on a basé l’économie sur la capacité du consommateur surendetté de continuer d`être le moteur, l’engin de la croissance mondiale. Et deuxièmement, on n’a pas mis en place, au niveau mondial un système de surveillance, de réglementation des banques. On a mis en place des mécanismes, mais c’était inefficace et, on a oublié que les plus grandes crises ont toujours, à leur base, des difficultés bancaires. Je pense que la suggestion de Gordon Brown de créer une université, une sorte de collège des surintendants bancaires réunissant les grandes banques et les institutions financières, est une piste plus que sérieuse. Lorsque j’étais ministre des Finances, nous avons mis en place un système qui s’appelle le FINANCIAL SECTOR ASSESSMENT PROGRAM qui stipulait que les réglementations bancaires de chaque pays devraient être étudiées par un comité de pairs dans d’autres pays. C’était une initiative canadienne. J’ai précisé que le Canada était prêt pour donner l’exemple et être le premier pays à suivre ou à subir cet examen des pairs. Elle a été acceptée mais il y a une chose que j`ai essayé de pousser et qui n`a pas été acceptée : ce n`était pas obligatoire. Malheureusement, le fait que cela n’était pas obligatoire a conduit les ÉtatsUnis au refus de subir l’examen. Deuxièmement, on aurait dû insister pour que l’on examine non seulement les étapes à l`intérieur d’un pays mais, qu’on regarde les étapes de connexion à l’extérieur. Si vous posez la question : qu’est-ce qui différencie la crise actuelle de celle des années 90, c’est qu’avec cette dernière, on se rend compte à quel point les problèmes de risques financiers dépassent les frontières d`un seul pays.

M. Martin croyez-vous que le Canada est menacé dans les fondamentaux de son économie et que cela pourrait créer un déficit aussi important qu`avant 1995?

Non, je ne pense pas qu’il y ait un risque immédiat que le Canada retourne dans la situation des années sombres de 1990. Il ya une possibilité de déficit mais pas pour la raison que le gouvernement donne. Je pense qu’on devrait investir dans des infrastructures, on devrait stimuler l’économie au lieu de tirer dans tous les sens et de devenir fataliste. La raison pour laquelle on pourrait tomber en déficit, c’est que le gouvernement a diminué la TPS (taxe sur les produits et services) de 2%, ce qui va coûter au Canada 12 milliards de dollars par année. C’est un geste qu’ils n’auraient jamais dû faire. Le temps de dépenser de l’argent, le temps de prendre des risques, ce n’est que lorsque la situation est bonne. Il faut toujours sauvegarder votre marge de manœuvre pour pouvoir l`utiliser lorsque ça va mal. On parle beaucoup de refondation du système capitaliste mondial. Si vous aviez une suggestion à faire, quelle serait-elle? D’abord, ce qu’il faut faire c’est donner aux institutions qui existent la capacité, les instruments pour fonctionner. Par exemple, je ne pense pas que nous ayons besoin de profondes réformes mais je pense que nous avons besoin de restructurer les institutions qui existent aujourd`hui. Par exemple, le FMI qui n’a pas d`argent pour aider un pays qui lui demande de l’aide, a besoin de réinvestissement d’une part et d’autre part, c’est ici selon moi notre grande lacune.

Nous avons un système d’institutions qui sont trop euro centriques ou americocentriques et vous avez les économies émergentes comme la Chine et le Brésil qui sont cruciales pour la croissance économique et n`ont pas la position d`importance qu’elles méritent. Nous avons des zones, comme par exemple l’Afrique qui, d’ici 2030, aura une population plus grande que la Chine, et en 2050 l’Afrique va avoir la plus grande population de tous les continents et la capacité pour l`Afrique de parler au nom des pauvres et de ce qu’il faut faire pour les aider n’existe pas. On ne parle même pas de l’Afrique. Alors, je pense que nous n`avons pas besoin de profondes mutations du système capitaliste mais nous avons besoin certainement de discussions globales qui reflètent la réalité du monde qui change. Nous devons trouver les moyens d’aider l’Afrique, par exemple, à s’aider, à sortir de cette misère terrible et à participer au fonctionnement du monde.

M Martin, lorsque vous étiez premier ministre, vous avez joué un rôle important auprès des pays émergents et surtout en développement et de leaders d’opinion comme Bono ont apprécié votre travail. Quel peut être aujourd’hui le coup de pouce du Canada afin d’éviter que la crise ne provoque le naufrage final de ce continent ?

Je pense que le Canada devrait jouer le rôle qu’il a toujours joué : celui de partenaire fiable, tant technique que financier et qui ne s’accommode pas de la facilité et de la fatalité. Vous savez, je ne veux pas être partisan ou vous forcer à l’être, mais, le fait est que le gouvernement actuel ignore le tiers-monde, et ça ne devrait pas être une question partisane comme ils le font. Il faut dire que moi, par exemple, j’étais très impliqué dans le tiers-monde surtout l’Afrique, M. Chrétien l’a été avant moi et M. Mulroney avant M. Chrétien. C’est M. Mulroney qui a mené la lutte contre l’Apartheid et contre Margaret Thatcher. Donc l’intérêt du Canada pour le tiers-monde et surtout pour Afrique, date de longtemps et selon moi, il faut que le Canada retrouve cet intérêt. On n’a jamais été un pouvoir colonial, on est très respecté. Beaucoup de ressortissants du tiers-monde et spécialement de l’Afrique vivent ici à Montréal, et moi-même je passe beaucoup de temps en Afrique et je constate à quel point on admire le Canada. Il faut profiter de cette image positive pour changer nos façons de faire et éviter la complaisance.

Pour changer de sujet et concernant la réforme des Nations unies : pensez-vous que, compte-tenu de la réalité actuelle, il faut revoir les structures de cette machine pour les adapter à un monde qui a profondément changé ?

Si la question est : est-ce qu’on devrait le faire et vite : la réponse est oui. Est-ce qu’on va réussir? J’en doute fort! Je pense que ça va être très difficile de réformer le Conseil de sécurité; lorsqu’on voit les pays qui sont là, personne n’est prêt à bouger, alors pour moi, je voudrais bien, mais j’ai travaillé beaucoup là- dessus et ça n’a pas abouti à grand-chose. Pour moi, la création d’organismes comme le G20 pourrait ouvrir la porte parce que si le G 20 se rencontre avec tous les pays autour de la table et qu’on discute, peut-être qu`il arriverait à un consensus. Cela pourrait conduire à la réforme aux Nations Unies et ailleurs. C’était la suggestion du panel d`études proposées par Kofi Annan. Le panel avait conclu qu`il devrait y avoir un groupe de 20 pays qui, entre autres, pourrait étudier toute la question de la réforme et pourrait arriver à un consensus ce qui n’était pas possible avec les 5 du Conseil de Sécurité et les 180 ou 190 qui sont à l’Assemblée générale.

Vous savez, il n’est pas aisé de réformer ce genre de structures. L’élection de Barack OBAMA a suscité beaucoup d’espoirs à travers le monde. Quel est votre point de vue sur son élection, la relation avec le Canada, et surtout avec le reste du monde?

Moi, je pense d`abord que M. OBAMA va créer une ouverture, un multilatéralisme dans la capacité de travailler avec le reste du monde qui sera très important. Je pense que M. Obama comprend très bien que la force « sécurisante » va venir de sa capacité de partager ses points de vue avec des nations amies et alliées ; j’ai beaucoup d’espoir. Vous posiez la question en ce qui concerne le reste du monde. Je suis convaincu qu’il va faire de bonnes choses et surtout écouter mais il y a un autre aspect qu’on ne devrait pas sous-estimer : c’est l’importance du symbole Barack Obama à l’intérieur même des États-Unis et le sentiment de confiance qu’il va donner aux américains. Quand je pense à l’état d’esprit aux États-Unis dans les années 50, quand j’étais jeune dans le Michigan, en Ohio, en Illinois, le fait qu’aujourd’hui nous ayons un président afro-américain c’est incroyable. Je pense qu’on doit féliciter les américains car aucun autre pays n’est capable de faire ce qu’ils ont fait. Quelle évolution en seulement 40 ans ! Si vous aviez posé la question à quelqu’un dans les années 50 ou 60, un président afroaméricain, il vous aurait traité de fou ! Je pense que ça va ouvrir les États Unis et le reste du monde et ça va donner aux Américains une confiance qu’ils ont perdue ces huit dernières années.

M. Martin, je ne peux clôturer cette entrevue sans mettre l’accent sur votre ouvrage Contre vents et marées, une biographie de 555 pages sur votre expérience de député pendant près de 20 ans, ministre pendant 13 ans et premier ministre pendant 3 ans…

J’ai appris qu’écrire un livre est beaucoup plus difficile que je ne le pensais! Même s’il est très facile de le lire et de faire des commentaires ! Je l’ai écrit car je voulais beaucoup plus parler de l’avenir que du passé. Je voulais parler de ma vie mais vraiment des trois thèmes qui m’engagent le plus actuellement : l’Afrique, les autochtones du Canada et la question de l’architecture économique mondiale.

M. MARTIN, la rumeur laisse entendre que vous seriez peut-être notre prochain candidat au poste de Secrétaire général des Nations unies et que certains gouvernements étrangers appuieraient votre candidature …

Je suis très impliqué dans ce que je fais et je continue sur ces nouvelles pistes.

Biographie

M. Martin a été le 21e premier ministre du Canada. Élu pour la première fois au Parlement fédéral en 1988, il y représente la circonscription montréalaise de La Salle-Émard. M. Martin a été nommé ministre des Finances en novembre 1993, fonction qu’il a exercée jusqu’en juin 2002. Les réalisations de M. Martin sont nombreuses, alors qu’il exerçait les fonctions de premier ministre de décembre 2003 à février 2006 : négociation d’un plan décennal doté de 41 milliards de dollars pour améliorer les soins de santé et réduire les temps d’attente; conclusion d’ententes avec toutes les provinces afin de créer un programme national d’éducation préscolaire et de garde d’enfants; et en novembre 2005, conclusion d’un accord historique connu sous le nom d’Accord de Kelowna, supporté par les provinces, les territoires, les Premières Nations, les Métis et les Inuits, unis par la volonté d’éliminer la fracture entre les Canadiens autochtones et leurs concitoyens non autochtones dans les domaines de la santé, de l’éducation, du logement et des perspectives économiques.

Alors que M. Martin était ministre des Finances, le Canada a connu cinq excédents budgétaires de suite, et effacé des déficits totalisant 42 milliards de dollars. Il a diminué la dette et il a mis en œuvre des réductions d’impôts sans précédent dans toute l’histoire du Canada. En septembre 1999, monsieur Martin a été désigné pour présider l’inauguration du G-20, un groupe international de ministres des Finances et de gouverneurs de banque qui rassemble les dirigeants des pays du G-7 et des économies émergentes.

Le respect qu’on lui manifeste à travers le monde est dû en partie au rôle clé qu’il a joué pour instaurer un nouvel ordre mondial contre des crises financières dévastatrices. A titre de coprésident d’un groupe d’experts de haut niveau, monsieur Martin a soumis récemment un rapport pour proposer une nouvelle vision stratégique pour la Banque Africaine de Développement. Il a aussi coprésidé un rapport de la Commission des Nations unies sur le secteur privé et développement. Présentement, Monsieur Martin co-préside, en compagnie de la lauréate du Prix Nobel de la Paix, Wangari Maathai, un Fonds fiduciaire de $100 million créé afin de réduire la pauvreté et de promouvoir le développement durable dans les forêts du Bassin du Congo. Au niveau national, M. Martin préside une nouvelle initiative, en coopération avec des entreprises locales et les Ministères de l’éducation, visant à aider les jeunes autochtones à compléter leurs études secondaires.

Avant de se lancer en politique, il a œuvré dans le secteur privé, d’abord comme cadre d’entreprise chez Power Corporation du Canada, à Montréal, puis comme président directeur général de la société Canada Steamships Line Inc. M. Martin a étudié la philosophie et l’histoire au Collège St. Michael de l’Université de Toronto. Diplômé de l’École de droit de l’Université de Toronto, il a été admis au Barreau de l’Ontario en 1966. M. Martin a épousé Sheila Ann Cowan en 1965. Ils ont trois fils : Paul, Jamie et David. Ils ont également la joie d’avoir deux petits -fils, Ethan et Liam, fils de David et de son épouse Laurence.

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