Entre promesses et périls pour la diversité linguistique et culturelle
Par Prof. Vincent Bokata
À l’heure où les modèles génératifs de langage et les architectures bd’intelligence artificielle redéfinissent en profondeur la production du savoir, la création culturelle et les rouages de l’économie mondiale, une question fondamentale s’impose à la communauté internationale :
quelle langue parle l’avenir ? L’émergence fulgurante de grands modèles de langage (Large Language Models ou LLM) dominés par des géants technologiques nord-américains et asiatiques ne constitue pas une simple avancée industrielle. Elle marque le début d’une recomposition géopolitique où le contrôle des algorithmes équivaut au contrôle du récit mondial.
L’intelligence artificielle (IA) n’est plus une technologie du futur, mais une réalité qui
transforme en profondeur nos sociétés, nos économies et nos cultures. Pour la Francophonie, cet espace politique et culturel unique rassemblant 321 millions de locuteurs sur cinq continents, l’irruption de l’IA représente un moment charnière.
D’un côté, l’IA offre des perspectives inédites pour l’enseignement, la création et le

rayonnement de la langue française. De l’autre, elle fait peser des menaces existentielles sur la diversité linguistique et culturelle, face à la domination de modèles anglo-saxons. Certains diplomates francophones n’hésitent d’ailleurs plus à évoquer le risque d’une « nouvelle colonisation » numérique.
La Francophonie ne saurait être réduite à un simple espace d’expression partagé ou à un héritage patrimonial. Elle constitue un bloc géopolitique, économique et culturel de premier ordre, doté d’écosystèmes de recherche de pointe — du Québec à l’Europe occidentale, enpassant par le dynamisme entrepreneurial de l’Afrique francophone. Dès lors, l’essor del’intelligence artificielle pose un ultimatum stratégique à l’ensemble des acteurs de cetespace.
L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et ses États membres en sont pleinement conscients. L’année 2025 a été marquée par une intensification des réflexions et des actions : premières Assises culturelles de l’IA en Francophonie, premier Forum francophone sur la gouvernance du numérique et de l’IA à Genève, et de multiples initiatives sur le terrain. L’enjeu est clair : faire de la Francophonie un acteur à part entière de la gouvernance mondiale de l’IA, et non un simple spectateur subissant des choix technologiques décidés ailleurs.CommenterSurligner
La bataille des données et des modèles de langage

Le premier défi est celui de la souveraineté numérique et linguistique. Comme le souligne le rapport annuel sur la langue française remis en mars 2025, « les contenus en langue originale occupent une place aussi centrale que la puissance de calcul ou les algorithmes dans ledéveloppement de l’IA ». Or, les données francophones disponibles pour entraîner les grandsmodèles de langage sont encore largement minoritaires face à l’hégémonie de l’anglais.
Pour y remédier, des initiatives comme le projet LANGU: IA voit le jour. Ce consortium, déclinaison francophone de l’Alliance européenne pour les technologies des langues (ALT-EDIC), vise à réunir entreprises, institutions académiques et acteurs culturels pour nourrir des bases de données géantes de contenus francophones. L’objectif est ambitieux : faire ensorte que l’IA « parle » aussi français, avec ses nuances, ses références et ses valeurs.
La découvrabilité menacée des contenus francophones
Un deuxième défi, peut-être plus insidieux, est celui de la découvrabilité. Les recherches menées par la Chaire de recherche du Québec sur l’intelligence artificielle et le numérique francophone (IANF) montrent que les créations francophones sont de plus en plus minorisées sur les plateformes numériques transnationales et peu mises en visibilité par les systèmes de recommandation automatisés.
En d’autres termes, même lorsque des contenus francophones existent, les algorithmesconçus par des entreprises californiennes ou chinoises les relèguent souvent au second plan.
Cette « algocratie », pour reprendre le terme du chercheur Destiny Tchéhouali, constitue unemenace silencieuse mais redoutable pour la diversité culturelle. Les premières Assisesculturelles de l’IA en Francophonie, tenues à Québec en mai 2025, ont justement placé cette question au cœur des débats.
Le risque d’une fracture numérique au sein de la Francophonie

Enfin, la Francophonie est traversée par de profondes inégalités en matière d’accès aux technologies. Si certains pays disposent d’infrastructures numériques avancées, d’autres peinent encore à se connecter. L’IA risque d’accentuer ce fossé si des efforts particuliers nesont pas consentis pour former les enseignants, les étudiants et les professionnels des pays du Sud. L’OIF multiplie d’ailleurs les actions de formation, comme à Djibouti ou au Cambodge, pour que l’IA devienne un levier d’inclusion et non un facteur d’exclusion.
L’IA comme accélérateur de l’enseignement du français
L’un des secteurs les plus prometteurs est celui de l’éducation. L’IA générative bouleverse les fondements mêmes de l’apprentissage, et la Francophonie peut en tirer parti pour renforcer l’enseignement du français langue étrangère. Des outils d’analyse et de traitement automatisé de textes, de sons et de vidéos permettent désormais de concevoir des activités grammaticales et lexicales interactives. L’OIF elle-même promeut des plateformes comme « Parlons Français » pour accompagner cette transition.
L’IA peut ainsi devenir un « amplificateur de nos diversités et de notre créativité humaine, plutôt qu’une menace existentielle », à condition d’être utilisée de manière réfléchie et encadrée.
La création culturelle augmentée
L’IA n’est pas qu’un outil pédagogique. Elle est aussi un partenaire de création pour les artistes, les écrivains et les cinéastes francophones. Loin de se réduire à une technologie froide, l’IA transforme en profondeur les questions de sens et de création. Les Assises culturelles de l’IA ont ainsi exploré comment concevoir des systèmes d’IA qui reflètent la richesse linguistique et culturelle de la Francophonie.
L’enjeu est de faire de l’IA un vecteur de rayonnement pour les expressions culturelles francophones, et non un simple outil de standardisation. Comme le rappelle le chercheur Destiny Tchéhouali, « en tant que chercheurs, nous ne pouvons pas nous permettre de rester de simples spectateurs fascinés par toutes les opportunités inédites qu’offrent les systèmes d’IA ».
Un levier pour la paix et la démocratie
Enfin, l’IA peut être mobilisée au service de la paix et de l’intégrité de l’information. En mai 2025, l’OIF a organisé un panel à Bruxelles sur le thème « Comment mobiliser l’IA pour renforcer l’intégrité de l’information au service de la paix ? ». L’organisation a notamment soutenu le projet « LOI », un outil de vérification juridique du discours assisté par l’IA, appliqué au droit humanitaire international.
Dans un monde où les désordres informationnels se multiplient, la Francophonie peut jouer un rôle pionnier en développant des solutions d’IA éthiques et responsables pour contrer la désinformation.
Faire entendre la voix francophone dans le concert mondial
Face à ces défis et ces opportunités, la Francophonie ne reste pas inactive. Elle a choisi de peser dans les instances internationales de gouvernance du numérique et de l’IA. Le premier Forum francophone sur la gouvernance du numérique et de l’IA, tenu à Genève en juillet 2025, en est l’illustration la plus récente. Comme l’explique Henri Monceau, représentant de l’OIF à Genève, la Francophonie est active sur ces questions depuis 1993 et a joué un rôle déterminant dans la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle (2005).
La Francophonie, laboratoire d’une IA humaniste ?
L’heure n’est plus à l’inquiétude passive, mais à l’action collective. La Francophonie dispose d’atouts considérables : une langue partagée par des centaines de millions de personnes sur tous les continents, une tradition de plaidoyer pour la diversité culturelle, et un réseau d’institutions et de chercheurs mobilisés.
L’IA n’est pas une fatalité. Elle est un outil, dont les usages et les finalités dépendent de choix politiques, éthiques et culturels. La Francophonie a la capacité de peser sur ces choix, à condition de parler d’une seule voix et d’investir massivement dans la formation, la recherche et la coopération.
Comme le rappelle un diplomate francophone, « la diversité culturelle et linguistique doivent être l’épine dorsale du plaidoyer numérique de la francophonie ». À l’heure de l’IA, cet impératif est plus urgent que jamais. La Francophonie peut et doit devenir un laboratoire d’une intelligence artificielle humaniste, respectueuse des langues, des cultures et des droits humains. C’est à ce prix qu’elle restera fidèle à sa vocation : être un espace de dialogue, de partage et de créativité au service du bien commun.
Professeur Vincent L. Bokata

