Le Canada doit se doter d’une stratégie économique et commerciale pour l’Afrique

Par Richard Martin*

Les échanges commerciaux entre le Canada et les pays d’Afrique sont anémiques. Non. Elles sont moins qu’anémiques. Elles sont carrément inexistantes dans certains cas. Certes, la guerre, l’inaccessibilité, l’instabilité politique et la pauvreté rendent souvent très ardues les activités économiques et commerciales. Le fait qu’il n’y a presque pas d’importations en provenance des pays sub-sahariens rend la donne difficile à exploiter. Mais il ne faut pas non plus se leurrer. Les concurrents économiques et commerciaux du Canada ont bien compris qu’il faut être stratégique et prendre les bouchées doubles pour s’installer de façon beaucoup plus dynamique sur le continent que tous s’accordent pour qualifier d’occasion économique du 21e siècle. En 2017, les exportations canadiennes vers l’Afrique du Sud se chiffraient à moins de 500 millions $ (0,12 % du total) et les importations à environ 684 millions $ (0,164 % du total).

Et l’Afrique du Sud est le pays le plus prospère de toute l’Afrique subsaharienne! Aucun autre pays d’Afrique ne figure dans les 45 plus importants partenaires commerciaux du Canada! Pendant ce temps, les États-Unis reçoivent plus 77 pour cent des envois canadiens1. S’il est normal que les États Unis soient le premier marché pour le Canada, il n’en reste pas moins que le but souhaité du Canada de diversifier ses échanges commerciaux doit nécessaire ment passer par l’immense opportunité économique et sociale que présente le continent africain. Comparons les échanges commerciaux Cana da-Afrique subsaharienne avec ceux de ces principaux concurrents mondiaux :
• Au moment où le Royaume-Uni prend le grand saut pour quitter l’Union européenne, il prend aussi le risque d’investir avec énergie dans ses échanges et activités africains. En effet, la tenue en janvier 2020 d’un sommet à Londres pour l’Afrique organisé de toutes pièces par le nouveau gouvernement de Boris Johnson montre à quel point les Britanniques prennent au sérieux le défi économique, politique et social de l’Afrique. Johnson a même énoncé le souhait de voir les échanges commerciaux britanniques avec le continent africain passer du niveau Le premier ministre Justin Trudeau et le président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, en marge du Sommet du G7 à Biarritz, en France actuel déjà considérable (60 milliards) à 180 milliards!
• La Chine chiffre ses échanges avec l’Afrique à plus de 200 milliards de dollars par année. Elle organise régulière ment des sommets Afrique-Chine pour faire la promotion des investissements, prêts et échanges commerciaux. N’importe qui a voyagé un peu en Afrique re connaît l’omniprésence des Chinois dans les parages. Les sommes annoncées et actuelles se chiffrent dans les centaines de milliards de dollars, à tel point qu’on en perd le compte. En parallèle avec ces activités « privées », notons que la Chine a officiellement promis 60 milliards de plus en aide au développement.
• Le Japon a présenté la 7ième Conférence internationale sur le développement de l’Afrique (TICAD) en août 2019. Si le thème officiel de cette édition était de « Faire progresser le développement de l’Afrique à travers les hommes, la technologie et l’innovation », le Japon cherche résolument à éviter d’être distancé par le géant chinois et affirme vouloir mettre son savoir-faire dans la « construction d’infra structures de qualité ». Déjà en 2016, lors de TICAD VI, le Japon avait promis 30 milliards en investissements consacrés aux infrastructures, projets qui se sont tous réalisés depuis.
• La Russie chiffre ses échanges africains aux environs de 20 milliards par année et préconise avant tout une stratégie d’effacement de dettes. Ses activités sont fortement orientées sur l’armement, mais il n’en reste pas moins que la Russie vient tout juste d’organiser fin 2019 son propre sommet Russie-Afrique.
• Les échanges entre la Turquie et l’Afrique sont passés à 20 milliards en 2018 et continuent de grimper. Un 3ième sommet Turquie-Afrique aura lieu en avril 2020. L’Inde multiplie aussi les sommets avec les pays africains afin de propulser ses échanges.
• La France, qui possède déjà d’énormes investissements et activités économiques et commerciales en Afrique ainsi qu’une influence politique démesurée, organise son 28ième sommet Afrique-France pour juin 2020. Les autres pays européens, tels que l’Allemagne, ne sont pas en reste et tente d’en faire autant. Le gouvernement canadien affirme vouloir augmenter les échanges commerciaux avec les pays d’Afrique. Sur le site Le Canada et l’Afrique subsaharienne du ministère des Affaires étrangères du Canada, on affirme vouloir « Promouvoir les liens commerciaux et économiques ». On y affirme que le Canada « négocie des Accords sur la promotion et la protection des investissements étrangers (APIE) avec un certain nombre de pays d’Afrique. Nous avons conclu de tels accords avec le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali, Madagascar, le Nigéria, le Sénégal, la Tanzanie et la Zambie.»

Par ailleurs, les « objectifs du Canada en matière du commerce et de l’investisse ment comprennent :
• ouvrir de nouveaux marchés pour mul tiplier les débouchés offerts aux exporta tions canadiennes;
• se concentrer sur des secteurs précis, tels que les mines et l’énergie, pour mettre les compétences canadiennes en valeur;
• améliorer la réputation que le Canada s’est taillé comme entreprise d’envergure mondiale vouée au partage des connaissances et des compétences avec des pays en développement.»2 C’est bien, et nous louons l’intention du Canada de s’impliquer en Afrique, surtout subsaharienne. Mais dans une perspective où les concurrents du Canada se précipitent vers le continent d’avenir qu’est l’Afrique, ne serait-il pas temps que le Canada se dote d’une stratégie économique et commerciale pour l’Afrique?

Le Canada est un des grands donateurs et intervenants sur les plans de l’aide humanitaire et du développement de l’éducation, de la santé, des droits de la personne et de l’égalité homme-femme partout au monde et pas seulement en Afrique. À titre d’exemple, la ministre canadienne du Développement interna tional, Mme Karina Gould, vient de se rendre en visite officielle en RDC et a an noncé une aide de 56 millions CAD « pour soutenir plusieurs activités dans plusieurs secteurs vitaux, particulièrement celles liées à la prévention, à la vaccination et au traitement du virus Ebola. » C’est excel lent et nous supportons sans hésitation cette initiative. Mais il en faut plus. Il faut déterminer quels sont les objectifs à long terme du Canada en Afrique. Avons-nous des objectifs chiffrés en matière d’échanges commerciaux, d’investissements, d’activités économiques? Nos poli tiques d’immigration et de visa sont-elles alignées avec nos objectifs et notre stratégie économique et commerciale? Ne nous trompons pas. Les pays les plus dynamiques du point de vue économique et commercial sont déjà présents en Afrique, qu’il s’agisse de la Chine, du Japon, de l’Inde, du Royaume Uni, de la France, de la Turquie, etc.. Au Canada, qu’allons-nous faire? Il ne s’agit pas simplement de vouloir aider les Africains et les gouvernements africains. Ces efforts sont nobles et plus que nécessaires.

Mais concrètement, qu’al lons-nous faire pour propulser notre savoir-faire et notre leadership en matière de capital humain, industriel, social et cul turel en Afrique? Le Canada possède des avantages énormes en Afrique, particulièrement subsaharienne : nous sommes bilingues; nous sommes membres à la fois de la Francophonie et du Commonwealth; nous n’avons pas de passé colonial en Afrique; nous avons une énorme expérience en Afrique en matière d’aide humanitaire, de développement international et de stabilisation de la paix; nous sommes respectés partout au monde, mais surtout en Afrique anglophone et francophone; nous possédons une expertise et une expérience uniques au monde en matière d’exploita tion écologiquement et socialement responsable de nos énormes ressources na turelles, ressources qui sont souvent dans des endroits inaccessibles nécessitant ingéniosité et initiative pour les mettre en valeur, ce qui ressemble à la situation dans bien des pays d’Afrique subsaharienne. En somme, le Canada a tout ce dont il faut pour être le leader en termes d’économie, d’investissements et d’échanges commerciaux en Afrique. Nos banques et notre secteur financier sont parmi les plus solides au monde.

Nos sociétés minières, nos firmes de génie, nos entreprises de construction et d’agro-alimentaire sont concurrentielles à l’échelle mondiale. Les Africains viennent par milliers à chaque année pour étudier en anglais et en français dans nos collèges, nos universités et nos grandes écoles. Qu’attendons-nous pour organiser un sommet Canada-Afrique?

(*) Richard Martin, président, Académie canadienne de leadership et développement du capital humain

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