Le poids de la Francophonie dans l’économie mondiale
Par Éric Kampanga et Valentin Kouamé*
L’espace économique francophone représente environ 16 % du PIB mondial, 20 % des échanges mondiaux de marchandises et 14 % des réserves mondiales en ressources minières et énergétiques. Un poids réel, qui ne se traduira toutefois en puissance économique durable qu’à condition de financer, et d’industrialiser, ses PME.
Un espace économique sous-estimé1
On la présente souvent d’abord comme une communauté linguistique et culturelle. On oublie trop souvent qu’elle est aussi, et peut-être surtout, un espace économique de tout premier plan. L’espace francophone représente aujourd’hui environ 16 % à 16,5 % du produit intérieur brut mondial et près de 20 % des échanges mondiaux de marchandises. Il concentre 14 % des réserves planétaires en ressources énergétiques et minières, dont plusieurs minéraux dits « stratégiques », essentiels aux chaînes de valeur des technologies vertes et numériques. Le français, quant à lui, s’impose comme la troisième langue des affaires dans le monde.
Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques de communication. L’appartenance partagée à cet espace majore, en moyenne, de 17 % les flux commerciaux bilatéraux entre pays membres, un effet de réseau réel que la seule proximité géographique ou les accords commerciaux classiques n’expliquent pas entièrement. L’Afrique subsaharienne francophone, portée par son dynamisme démographique et des taux de croissance parmi les plus élevés au monde, constitue le principal réservoir de potentiel de cette zone pour les décennies à venir. Des institutions comme l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) structurent d’ailleurs, à travers diverses plateformes, l’accompagnement des entreprises et des investissements dans cet espace.
Le terrain : Kigali, Libreville, et une conviction qui se confirme
En juillet 2022, j’ai eu le privilège, à titre personnel, de participer à la Mission économique et commerciale de la Francophonie en Afrique centrale, organisée par l’OIF, qui s’est tenue successivement à Kigali (Rwanda, 6-8 juillet) puis à Libreville (Gabon, 11-13 juillet), sous le thème « Vers un espace francophone économiquement intégré et durable : opportunités d’affaires et de partenariats ». L’événement a réuni entre 250 et 300 entreprises francophones autour de rencontres B2B ciblées, dans des secteurs clés : agro-industrie et transformation alimentaire, énergies renouvelables et transition écologique, numérique et technologies de l’information, services et logistique.
| Mission économique et commerciale de la Francophonie, Libreville, juillet 2022. |
L’expérience fut riche. Les échanges y étaient de qualité, les partenariats potentiels nombreux, et la volonté politique d’approfondir l’intégration économique francophone, notamment dans le sillage de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), tout à fait sincère. Mais en tant qu’ingénieur et promoteur de projets industriels, une observation s’est imposée à moi avec insistance : la mise en relation commerciale, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas. Le maillon qui reste le plus fragile, et le plus déterminant, est celui du financement des PME et des porteurs de projets industriels, en particulier en Afrique.
Le chaînon manquant : industrialiser pour transformer le poids économique en puissance durable
Le paradoxe est frappant. D’un côté, plusieurs pays francophones du Nord, dont la France, le Canada, la Belgique et la Suisse, disposent d’écosystèmes de financement matures : banques de développement, agences de crédit à l’exportation, fonds souverains, mécanismes de garantie, taux d’intérêt historiquement favorables comparés à ceux auxquels ont accès les PME africaines. De l’autre, l’Afrique francophone concentre une jeunesse dynamique, des ressources naturelles abondantes et une demande d’industrialisation considérable, mais des PME et promoteurs qui peinent structurellement à accéder à un financement adapté, suffisant et à coût raisonnable.
Ce constat n’est pas qu’une question d’équité Nord-Sud : c’est une question de trajectoire économique pour l’espace francophone dans son ensemble. Les 16 % du PIB mondial et les 20 % des échanges de marchandises que pèse déjà la Francophonie reposent aujourd’hui, pour une large part, sur l’exportation de matières premières peu transformées, donc sur une valeur ajoutée captée ailleurs. Industrialiser, c’est transformer localement les 14 % de réserves minières et énergétiques de l’espace francophone en produits à plus forte valeur, créer des emplois qualifiés, densifier le tissu de PME, et faire croître le PIB de l’intérieur plutôt que par le seul effet des cours mondiaux des matières premières. C’est ce chemin, et lui seul, qui transforme un poids statistique en puissance économique réelle sur l’échiquier mondial, capable de peser dans les négociations commerciales, d’attirer des capitaux à de meilleures conditions, et de résister aux chocs de la fragmentation géopolitique évoquée plus loin.
Entre ces deux réalités, les mécanismes de circulation des capitaux restent largement sous-exploités. Les missions économiques et les forums d’affaires excellent à créer du contact ; ils sont en revanche rarement conçus, dans leur architecture même, pour déboucher sur des mécanismes de financement concrets, accessibles aux PME et non réservés aux seuls grands groupes ou projets déjà bancables. C’est précisément cet espace qu’avec Valentin Kouamé, nous nous efforçons de combler à travers Enovi 4 Africa, en conjuguant ingénierie industrielle, sécurité et souveraineté alimentaire, et technologies fintech appuyées par l’intelligence artificielle.
Le vrai verrou n’est pas la rareté du capital, c’est sa mobilisation
Un constat, dressé début avril à Abidjan lors d’une rencontre réunissant banquiers, assureurs et investisseurs à l’initiative de la Banque africaine de développement (BAD), vient éclairer cette réalité d’un jour nouveau. L’Afrique fait face à un déficit de financement estimé à plus de 400 milliards de dollars par an, et pourtant, le continent dispose de près de 4 000 milliards de dollars d’épargne. Le président de la BAD, Sidi Ould Tah, l’a résumé sans détour : l’architecture financière actuelle du continent est « inadéquate et inadaptée », et le problème n’est pas la rareté des ressources, mais leur mobilisation.
Cette analyse rejoint directement ce que nous avons observé sur le terrain à Kigali et à Libreville. Marchés de capitaux fragmentés, monnaies peu convertibles entre elles, fonds de garantie qui ne couvrent aujourd’hui que 10 % des besoins du continent : ce sont ces verrous, plus que l’absence réelle de ressources, qui empêchent les banques de financer l’entrepreneur rural ou la PME industrielle. Le « Consensus d’Abidjan », adopté à l’issue de cette rencontre, appelle justement à réorganiser la manière dont le capital et le risque sont mobilisés, structurés et déployés à l’échelle du continent, en utilisant l’ensemble des institutions financières africaines comme un véritable écosystème plutôt que comme des acteurs isolés.
C’est ici que se referme la boucle avec notre propos initial. Un continent capable de démontrer sa capacité à mobiliser efficacement son épargne interne, à réduire la fragmentation de ses marchés et à faire fonctionner ses mécanismes de garantie, est aussi un continent qui inspire davantage confiance aux institutions financières des pays francophones occidentaux, elles-mêmes bien cotées sur les marchés des capitaux internationaux. La crédibilité financière se construit d’abord à l’intérieur ; elle se négocie ensuite, dans de meilleures conditions, à l’extérieur. Les partenariats Nord-Sud dont nous parlions plus haut seront d’autant plus solides, et les taux d’autant plus favorables, que l’Afrique francophone aura démontré sa propre discipline de mobilisation des capitaux.
Rendre le capital accessible aux jeunes entrepreneurs, et les y préparer
Mobiliser davantage de capitaux ne suffira toutefois pas si ces capitaux restent hors de portée de ceux qui, sur le terrain, créent l’activité économique : les jeunes entrepreneurs africains. Les institutions financières africaines gagneraient à rendre ces capitaux réellement accessibles à cette génération, non par charité, mais par calcul économique rationnel. Chaque jeune entrepreneur financé est une entreprise de plus, des emplois de plus, et à terme, une base fiscale et une classe moyenne plus larges. C’est un investissement dans la croissance future du continent, pas une dépense.
Mais l’accès au capital seul ne crée pas des entrepreneurs solides. Il faut, en amont, investir massivement dans la formation à l’entrepreneuriat et à la culture financière. La population africaine, dans son ensemble, demeure insuffisamment éduquée sur les questions financières, et ce constat, il faut le dire avec franchise, touche jusqu’aux élites : trop peu maîtrisent réellement le fonctionnement des marchés financiers, des marchés des capitaux et des stratégies permettant de lever des capitaux importants pour des projets de développement. Les institutions publiques et financières du continent devraient donc considérer la formation financière et entrepreneuriale des jeunes comme un investissement stratégique au même titre que le financement direct des PME. Les deux volets sont indissociables, et l’un sans l’autre reste un potentiel inexploité.
Trois leviers pour transformer le potentiel en capital
▪ Des guichets de financement dédiés à l’espace francophone : Créer, au sein des institutions de financement du développement des pays francophones du Nord, des lignes de crédit et de garantie explicitement fléchées vers les PME industrielles francophones du Sud, sur le modèle de ce qui existe déjà pour certains corridors commerciaux, mais avec un accent spécifique sur l’industrialisation plutôt que le seul commerce.
▪ Des outils fintech pour réduire le coût de l’intermédiation : Utiliser l’intelligence artificielle et les technologies fintech pour automatiser l’évaluation du risque crédit des PME, fiabiliser les dossiers de financement et réduire les délais et coûts de diligence, autant de freins majeurs à l’octroi de financement dans les économies où l’information financière formelle reste limitée.
▪ Un accompagnement continu, au-delà des missions ponctuelles : Faire suivre chaque mission économique d’un mécanisme de suivi structuré (data room partagée, mise en relation avec des bailleurs identifiés, préparation des dossiers de crédit) afin que les contacts noués à Kigali, Libreville ou ailleurs se traduisent en dossiers de financement réellement instruits, et non en simples cartes de visite échangées.
▪ La formation comme condition d’accès au capital : Adosser aux guichets de financement des programmes structurés de formation à l’entrepreneuriat et à la culture financière pour les jeunes promoteurs, afin que l’accès au capital s’accompagne d’une réelle capacité à le déployer, le structurer et en rendre compte, condition de confiance pour les prêteurs comme pour les investisseurs.
L’Afrique francophone, continent d’avenir, à condition de financer et de former ses bâtisseurs
L’espace francophone a les moyens de ses ambitions économiques : le poids démographique et les ressources sont en Afrique, les capitaux et l’ingénierie financière sont en partie au Nord, et une part significative de l’épargne nécessaire existe déjà à l’intérieur même du continent. La solidarité linguistique et institutionnelle qui unit ces pays devrait aussi devenir une solidarité de financement et de formation, au service de ceux qui portent l’industrialisation sur le terrain : les PME et les jeunes promoteurs de projets. C’est en connectant véritablement ces réalités, au-delà des déclarations d’intention, que la Francophonie économique pourra transformer ses 16 % du PIB mondial en un moteur durable de développement partagé.
(*) Les auteurs

Ingénieur et entrepreneur, promoteur de projets industriels, co-fondateur d’Enovi 4 Africa et d’initiatives dans les fintechs et les technologies appuyées par l’intelligence artificielle. Il a pris part personnellement, en 2022, à la Mission économique et commerciale de la Francophonie en Afrique centrale (OIF), à Kigali et Libreville.

Gestionnaire en sécurité alimentaire, titulaire d’une maîtrise en sciences et technologies des aliments de l’Université Laval. Fort de plus de dix années d’expérience au sein de multinationales de premier plan, dont le Groupe Danone, il est co-fondateur et Président d’Enovi 4 Africa.
[1] https://www.jean-jaures.org/publication/la-francophonie-un-projet-politique-davenir/
